Ecrit pas Robert Tach

Aujourd'hui est un grand jour pour moi.
Avec l'avènement de mon vingtième anniversaire, j'ai enfin le droit de posséder ma propre centaure.
Voilà des mois déjà que, presque chaque jour, je viens voir les bêtes au retour de "l'écolerie" de second niveau, là où l'on apprend déjà les vérités supérieures comme l'art de la survivance en zone aride et, surtout, le bon usage des centaures.

Il parait que cela fait plus de cinq siècles que le ciel s'est assombri du gris des poussières volcaniques. Il parait aussi que c'est heureux. S'il n'y avait pas eu cette catastrophe naturelle, les effets de l'activité humaine de l'époque aurait transformé la planète en désert impropre à la survie de toute espèce animale ou végétale.
Mais il y a tout de même eu des dommages irréversibles. Aujourd'hui, l'humain connait de l'ancien règne animal que ce que les photographies et les films lui permettent de découvrir.
Sur la Terre, il n'y a plus que les hommes et les centaures. Plus rien d'autre, si ce n'est quelques insectes et des lichens ça et là.
Seule la mer est restée riche de vie. Mais la mer est dangereuse, infestée de requins qui ont trouvé, dans les eaux chaudes, l'élément idéal pour prospérer et en devenir les maitres absolus, interdisant à l'homme toute intention de colonisation, allant jusqu'à couler ses navires grâce à ses dimensions devenues gigantesques.

Mais j'en ai cure. Ce jour, je me rends à la ferme d'élevage pour choisir ma première centaure et je me fous de la planète, des anciens animaux disparus et du ciel qui, parait-il, était bleu autrefois.
Accompagné de mes guides, ceux que le clan a choisis pour assurer mon "élévation", j'arrive enfin à la ferme. On me remet le fouet de métal qui va me permettre de marquer d'un trait de sang celle que j'aurai choisie, puis le collier programmé à ma voix que je vais devoir refermer autour de son cou au terme d'une lutte entre elle et moi.

Je suis surexcité et je me sens prêt, capable de mettre la femelle sur ses genoux et de la mater à la force de mes bras devenus plus forts que jamais dans l'attente de ce grand jour.
Je suis accueilli comme un prince par tous ceux qui me voient approcher les stalles, mes accessoires dans les mains.
Les bêtes sont là, magnifiques. Elles font bien un mètre de plus qu'un humain, ont des cuisses terriblement musclées, une silhouette sculpturale à la taille étranglée, au torse en vé prononcé paré d'une poitrine insolente qui défit les lois de la pesanteur et s'ornent de mamelons noirs gorgés d'un lait au goût particulièrement savoureux.

Je sais que d'un coup de sabot à l'angle terriblement coupant ou de tête, munie d'une paire de petites cornes à peine saillantes de la chevelure aux frisures resserrées, chacun et chacune des centaures serait capable de me tuer sans même un préavis ou l'ombre d'une hésitation. Le fouet prêt à mordre la peau couleur cuivre d'une centaure, j'avance déjà parmi le troupeau, lentement, sans geste brusque, surveillant notamment les grands mâles qui viennent parfois d'un galop qui se veut effrayant, jusqu'à quelques centimètres de moi, puis stoppent, déçus de mon manque de réaction, s'en retournant vers leurs femelles attitrées. Je ne bronche pas, ne dit mot, progresse vers cette femelle à la chevelure longue et brune, curieusement dépourvue de bouclettes, aux yeux si expressifs que, depuis des semaines déjà, je ne peux m'empêcher de rêver de la posséder un jour.

Le combat de 'l'emprise", comme on l'appelle, en est un à part entière. De cette confrontation ne peut découler que deux choses. Ma mort rapide, ou la possession de la centaure que j'ai choisie.
Mon coeur bat dans ma poitrine à en faire exploser mes veines. Je ne vois qu'elle, avance néanmoins lentement, le troupeau des grands centaures s'écartant devant moi, non sans protestations de leur râle si particulier.

A présent, j'y suis. Devant moi, isolée, la centaure me regarde de ses grands yeux gris clairs. Elle semble me sonder l'âme. Je sais qu'elle a compris que je suis là pour elle. Je sais que, déjà, elle échafaude un plan pour me tuer rapidement. Je serre mon poing autour du manche du fouet métallique. Quand je l'aurai frappée, que je l'aurai marquée du "trait du choix", le combat débutera. Je vais mourir sous ses coups ou devenir son maître. On m'a précisé que cette femelle, trois fois repérée entre toutes, avait déjà tué par trois fois. J'étais le quatrième prétendant.
Je fais un pas de plus et arme mon coup. La femelle se cambre. Ses petits bras se pressent sur ses cotes, ses longues jambes musclées fléchissent, prêtent à bondir sur moi. Elle est belle, superbe de puissance et de dangerosité. C'est plus que jamais ma préférence. Elle est prête au combat. Elle est prête pour moi.

....